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Libération
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ONU: stupéfiant déclin de M. Drogue
Arrivé en héros en 1997, Pino Arlacchi est critiqué
pour sa gestion arbitraire.
Par ARNAUD AUBRON
Le mercredi 29 août 2001
La "guerre à la drogue" est-elle sur le point
de perdre son chef d'état-major? La question semble
avoir été au cur de l'entretien qu'ont eu, lundi
à
Salzbourg, Kofi Annan et le très controversé directeur
du BCDPC (Bureau pour le contrôle des drogues et la
prévention du crime de l'ONU), Pino Arlacchi. Selon des
rumeurs récurrentes mais toujours démenties, le
secrétaire général de l'ONU souhaiterait qu'Arlacchi
ne
brigue pas de second mandat en février. Car celui que
l'on présentait il y a peu comme le symbole d'une ONU
réformée et conquérante est aujourd'hui l'objet
d'une
vaste polémique. Pas moins de trois audits internes ont
ainsi confirmé l'"extrême centralisation et la
manière
arbitraire avec laquelle le directeur gère le Bureau".
Les donateurs s'inquiètent: en avril, les Pays-Bas,
sixième bailleur de fonds de l'agence, ont gelé leur
financement en attendant des explications.
Eradiquer. En nommant Arlacchi, en septembre 1997, Annan
entendait redonner du lustre à l'une des agences les
plus déconsidérées de l'ONU. Sociologue, ancien
élu
communiste italien, Pino Arlacchi, 50 ans, est depuis
une dizaine d'années considéré comme l'un des
héros de
la lutte contre la Mafia italienne. A Vienne, siège du
BCDPC, il entend bousculer les habitudes, mène
d'ambitieuses réformes, lance de spectaculaires projets
et s'attire la sympathie des médias avec un slogan: "Un
monde sans drogue, c'est possible." Slogan qui lui
vaudra, en juin 1998, une véritable consécration lors
de
la session spéciale de l'assemblée générale
de l'ONU sur
les drogues. Arlacchi y promet rien moins que
d'éradiquer d'ici à 2008 toutes les cultures illicites
de pavot, de coca et de cannabis! La formule fait
mouche, ravit les délégués de l'ONU et lui
assure le
soutien des Etats-Unis - trop heureux de trouver un
relais à leur discours éradicateur -, où certains
font
de cet ancien communiste un argument pour coopérer avec
l'ONU.
Mais, très vite, la "guerre à la drogue"
s'enlise dans
la guérilla de bureau. Fin 1999, le comité du personnel
dénonce un "climat général de peur et
d'intimidation".
Le directeur parle alors de "rumeurs". Mais ces
dernières se multiplient. Et finissent par éclater
au
grand jour le 4 décembre 2000, lors de la démission
de
Michael von der Schulenburg, directeur de la branche
"opérations et analyses". "Le Bureau a accru
sa
visibilité, mais il se désagrège sous le poids
d'engagements qu'il est incapable de tenir et en raison
d'une gestion qui a démoralisé, intimidé et
paralysé son
personnel", écrit-il dans sa lettre de démission
(1).
Ces critiques sont "le prix à payer pour avoir réformé
un système rigide et bureaucratique", se défend
Arlacchi
le 2 février dans une interview à la Stampa. Reste
que
ses principaux détracteurs n'ont pas fait carrière
à
l'ONU et ont même, au départ, été des
proches. Pour Tony
White, ancien agent de Scotland Yard et ancien cadre du
BCDPC, "Arlacchi a instauré le népotisme en mode
de
gestion. Il déteste les experts et ne s'en remet qu'à
des individus dévoués à sa personne. La situation
du
Bureau est aujourd'hui dramatique".
La polémique monte encore d'un ton lors de la
publication, avec plus d'un an de retard, du "Rapport
mondial sur les drogues 2000". Certains scientifiques
vont jusqu'à parler de "détournements" et
d'"omissions
tendancieuses de données", dans le but de prouver
l'efficacité de la guerre à la drogue. Les services
internes de l'ONU accusent le rapport d'accentuer "les
développements positifs sur le front de la drogue
au-delà du crédible". Un deuxième rapport
des services
internes, resté secret, concerne des accusations de
malversations au cours d'une opération baptisée
"Aventure contre la drogue", qui sera finalement
abandonnée. Arlacchi aurait recruté Oren, un capitaine
suédois sans aucune expérience en matière de
stupéfiants, pour faire le tour du monde sur un vieux
voilier en portant la bonne parole contre la drogue.
Pour ses détracteurs, Oren n'aurait été que
le skipper
du bateau d'Arlacchi... aux frais du BCDPC.
Brocardé de toutes parts, Arlacchi voit ressortir
d'autres vieux dossiers. Comme celui de David Sanikidze,
parrain de la mafia géorgienne assassiné à
Vienne en
1996. La police autrichienne s'était alors intéressée
à
un haut fonctionnaire géorgien du BCDPC qui deviendra un
très proche collaborateur d'Arlacchi. Ce haut
fonctionnaire est également cité dans plusieurs rapports
de police pour ses liens avec d'autres personnalités de
la mafia russe. Celui que ses collègues avaient pris
l'habitude d'appeler "Boris" aurait également,
selon ces
derniers, trouvé à Arlacchi un appartement dans un
quartier coté de Vienne. Une adresse aussi chic que
sulfureuse puisque, toujours selon la police
autrichienne, les compagnes de deux parrains russes
seraient logées dans ce même bâtiment... où
Sanikidze
vécut et fut abattu. Selon le porte-parole d'Arlacchi,
le BCDPC "n'a pas eu connaissance de tels rapports de
police et n'a pas été saisi par les autorités
autrichiennes".
Rares soutiens. Kofi Annan, qui doit décider dans les
semaines à venir s'il propose Arlacchi pour un second
mandat, semble aujourd'hui embarrassé par son ancienne
"vedette". D'autant que les soutiens se font rares au
sein des pays donateurs. "Ses seuls soutiens de poids
viennent désormais d'Italie. Non pas que le gouvernement
tienne à lui, mais il a peur de perdre un poste de
secrétaire général adjoint", affirme un
proche du
dossier, avant de conclure: "Si Annan décide de le
remettre en selle, c'en est fini de la lutte
internationale contre les drogues.".
(1) Consultable sur: www.radicalparty.org
[scheda] La guerre des Nations unies conte les drogues
Créé en 1997, le Bureau pour le contrôle des
drogues et
la prévention du crime (BCDPC) chapeaute le Programme
des Nations unies pour le contrôle international des
drogues (Pnucid). Le rôle du Pnucid est d'"éduquer
sur
les dangers de l'abus de drogues", de "renforcer la
lutte internationale contre la production, le trafic et
les crimes liés au trafic de drogues". Il fournit
également des données et une assistance juridique
aux
Etats. Il dispose pour cela d'un budget d'environ 200
millions d'euros (exercice 2000-2001). Ses ressources
dépendent à 90 % des contributions volontaires des
Etats
membres. Basé à Vienne, le BCDPC est, lui, placé
sous
l'autorité d'un secrétaire général adjoint
directement
responsable devant le secrétaire général. Le
Bureau
emploie environ 350 personnes dans 22 centres à travers
le monde.
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